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Antoine Moreau : « les œuvres créées sous Licence art Libre sont libres et se moquent du monde »

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Vous êtes l’initiateur de Copyleft attitude, une association qui a pour objectif de faire connaitre et promouvoir la notion de copyleft dans le domaine de l’art et au delà. Copyleft attitude a été la première organisation à proposer une licence copyleft au delà du logiciel avec la Licence Art Libre. Comment est née cette idée ?

L’idée d’étendre le copyleft à la création hors logiciel est née de l’observation des informaticiens utilisant et créant des logiciels libres. Le monde de l’art contemporain semblait, en rapport, beaucoup moins avisé dans ses processus de création prenant en compte les questions de droit d’auteur. Mis à part pendant les années 60 – 70 avec l’art conceptuel et le land art notamment. Avec des amis artistes, j’ai organisé les Rencontres Copyleft Attitude en janvier et avril 2000, où des juristes, des informaticiens, des associations et des artistes ont pu échanger leurs points de vue sur la notion de copyleft; et voir si ce droit d’auteur appliqué à tous types de créations pouvait être pertinent. La réponse a été oui. Le problème à résoudre était : comment partager nos créations en prenant appui sur le droit d’auteur tel qu’il s’applique, et qui valide clairement l’intention d’ouvrir les droits à la copie, la diffusion et la transformation de nos créations. La General Public License nous a servi de modèle pour écrire la Licence Art Libre lorsque nous l’avons rédigée en juillet 2000.

Avec le développement du numérique, l’invention d’Internet et des logiciels libres, les modalités de création ont évolué : les productions de l’esprit s’offrent naturellement à la circulation, à l’échange et aux transformations. Elles se prêtent favorablement à la réalisation d’oeuvres communes que chacun peut augmenter pour l’avantage de tous.

 

La Licence Art Libre remet-elle en cause la validité de la propriété intellectuelle ? 

La Licence Art Libre s’appuie sur le droit d’auteur pour en reformuler l’exercice en intelligence avec la réalité du numérique et de l’Internet. Ça n’est pas sans conséquences dans le monde dit « réel ». Le vocable « Propriété intellectuelle » est un abus de langage. Il n’y a de propriété possible qu’avec des objets dont on peut s’arroger le droit à l’exclusivité. L’intellect, la pensée, l’esprit est cette chose qui nous échappe et dont on ne peut être le propriétaire. C’est tout à la fois un abus de langage et un abus de droit quand le matériau numérique, tout au contraire de figer les œuvres dans un objet fini sur lequel nous pourrions avoir prise, multiplie les impossibilités de jouissance exclusive.

Ce qui est valable avec la nouvelle donne du numérique, de l’internet et des œuvres libres (logiciels et autres), c’est « l’expropriété intellectuelle », consentie entre auteurs. Avec le copyleft, cette « expropriation » fait de nous des propriétaires momentanés des

productions de l’esprit. L’œuvre est à tous et à chacun, elle est ouverte à toutes prises, sauf à celles qui voudraient en avoir l’exclusivité (c’est ici la protection de l’auteur à l’inverse du copyright).

 

En tant qu’artiste-auteur, obtenez-vous rémunération pour vos oeuvres?

Lorsque des œuvres entrent dans le circuit marchand, je peux obtenir rémunération. Que ce soit pour les œuvres elles-mêmes ou pour les services qui y sont associés. Concernant la rémunération, je ne fais pas de différence entre numérique et non-numérique car la création artistique n’est pas déterminée par son matériau. C’est même cette indifférence au matériau qui la distingue de l’artisanat.

 

Misez-vous sur une dissémination maximisée de vos œuvres sur Internet afin de cibler une audience la plus large possible ?

Non, ce qui m’intéresse c’est le hasard d’une réception attentive, une certaine qualité dans la relation entre la personne qui reçoit et moi qui émet. Comme par exemple récemment avec Clifford Roddy et sa proposition inattendue de réaliser à plusieurs une vidéo à partir d’un poème de Lia Love et d’une musique de Tryad. Le résultat a été imprévisible, nous avons, chacun des 7 auteurs, réalisé nos vidéos selon le morceau du poème que Clifford nous a envoyé. Chacune des parties (sauf la musique qui est sous Creative Commons sa+by, une autre licence copyleft) ainsi que la vidéo finale a été mis sous Licence Art Libre.

 

Ce qui motive ce que je peux faire en matière d’art n’est pas la recherche d’une qualité attendue et reconnue, mais au contraire l’invention possible d’une forme qui excède l’idée qu’on peut se faire d’une forme d’art. Au risque de ne pas être reconnu dans l’immédiat comme « artiste », au risque de ne pas faire ce qui est validé comme « art ».

 

Lionel Maurel, aka Calimaq, affirme qu’ « il faut une sphère de partage non marchand dans l’économie culturelle ». Partagez-vous cette idée ?

Non, je ne partage pas cette idée, je ne la comprends pas. Le « non marchand » comme la gratuité procède d’une idéologie qui masque la réalité économique (au sens large) de nos échanges et transports. De la même façon, je ne comprends pas l’idée d’ »économie culturelle ». Il y a bien, par contre, une économie de la culture et qui comprend tout ce qui fait culture (œuvres, actes, coutumes, etc.). Cette économie n’est jamais gratuite, elle n’est pas arbitraire, elle coûte à la fois aux auteurs comme aux consommateurs y compris lorsqu’elle s’offre au don gracieux. Avec le copyleft, nous avons la possibilité de faire « l’économie de l’économie » : c’est le don gracieux. Il en coûte beaucoup. Il peut être autant payant qu’apparemment « gratuit ». Il n’y a pas d’interdiction commerciale, pas d’interdit de rapport marchand. La catégorie « non marchand » n’est pas appropriée pour décrire ces échanges gracieux car ils s’inscrivent, en creux, dans un marché qu’on pourrait dire « en bosse ». Nous sommes au delà de cette problématique « gratuit versus payant », marchand versus non-marchand. Le problème n’est pas dans ces distinctions, il n’est pas dans la distinction matériel versus immatériel. Le problème, c’est la volonté des deux camps, marchand et non-marchand, propriétaires et non-propriétaires, d’avoir prise, intellectuellement, politiquement, pratiquement, sur la culture afin d’asseoir une position dominante. Préférons la puissance de créer sans raison au pouvoir de vaincre raisonné. Mais aussi : vouloir un pré carré pour l’échange non-marchand c’est un peu comme l’idée du café décaféiné ou du sucre sans sucre, c’est déculturer la culture. La culture est rude et dangereuse tout autant que vitale et sympathique. Pourquoi faire croire qu’elle pourrait être inoffensive ?…
Les œuvres créées sous Licence art Libre ne sont pas concernées par la sphère non-marchande comme marchande. Elles sont libres et se moquent du monde, de la culture et du monde de la culture.

« Art Libre » n’est pas « Culture Libre ». Ce qui nous importe c’est la forme, la fabrique de formes, les idées et les idéaux passent largement après. Les formes d’art ne sont pas au service d’un idéal et l’art libre est juste sensible à la dimension éthique d’une forme qu’on pourra qualifiée d’ »es-éthique ». Cette éthique ne procède pas d’un discours ou d’une volonté, mais de la forme elle-même, qui, par principe est libre et inappropriable en propre. Et c’est là, en fait, toute l’histoire de l’art y compris quand celui-ci n’est pas reconnu comme tel.

 

Antoine Moreau, initiateur de Copyleft Attitude et de la Licence Art Libre, interviendra dans notre conférence-manifeste « Demain, l’art sera libre et généreux! » le samedi 15 Juin à partir de 14h30 au Forum des Images.

 

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