15 / 16
juin 2013

 

15 / 16
juin 2013

 
 
 
 
 
 

Le remix comme appropriation ordinaire de contenus partageables : de la pratique sociale digitale à la consécration publique des institutions culturelles

le festival 2013, le mashup, points de vue , , ,

Par Laurence Allard

laurence_allard_bio_0

 

Dans une conférence donnée lors du premier MashUp Film Festival en juin 2011[1], nous avancions l’idée que tout comme Monsieur Jourdain parlait en prose sans le savoir, dans nos interactions digitales, nous nous exprimions par la voix du remix.

En effet, sur les sites de réseaux sociaux, l’on s’exprime et on interagit par un partage de contenus, les siens ou venus d’autrui – amis famille ou sites de confiance – que l’on s’approprie symboliquement.[2] Les interactions en ligne s’accomplissent sous le mode du partage expressif de contenus pré-existants, que l’on remixe à sa façon par un retitrage, un légendage, un taggage ou encore un retouchage.

Par conséquent, si les conversations digitales ordinaires sont constituées de contenus pré-existants appropriés suivant différents procédés plus ou moins standardisés selon les sites de réseaux sociaux, le web est tramé dans une remixabilité profonde allant d’images partageables au code informatique[3].

La remixabilité est donc au cœur de nos pratiques d’expression et de nos conversations digitales mises en forme à partir d’une poïétique ordinaire du copier-coller, degré minimal du mashup.

A travers les différents procédés appropriatifs de la conversation digitale ordinaire advient un processus « d’audienciation », c’est-à-dire que l’audience se co-produit elle-même de par ses activités de remix ordinaire. Et c’est ainsi, contrairement à ce que laissent croire les métaphores immanentistes de la viralité ou du mème,  que les contenus du web sont in fine diffusés, promus et popularisés. Et ce gracieusement de par les expressions et interactions des internautes reposant sur le remixage symbolique de contenus, leur appropriation singularisée par différentes procédés expressifs (liker, retweeter, hastaguer, annoter, commenter…).

L’audienciation renvoie ainsi aux pratiques de co-création et de co-diffusion de contenus sur le web que certains désignent également comme Digital Labor[4]. Elles constituent l’un des piliers du marketing 2.0 de la pop culture avec plusieurs jalons connus à ce jour : Britney Remix remixée malgré elle ; Lady Gaga qui propose concours de remixes de « Born this way » en mai 2011 et PSY qui donne au fair use toute sa portée créative avec son Gagnam Style et un fil quasi autonomisé de remixes[5]. La stratégie du « laisser remixer » de PSY et son label YG est contrebalancée par un intéressement aux revenus publicitaires générés par les vues sur YouTube[6].

 

 

En dehors de ce remix ordinaire, équivalent de la prose du web, Il existe aussi des pratiques d’appropriations de contenus qui sont elles transformatives, c’est-à-dire qui vont en modifier la structure même et qui en constituent des formes de re-créations. C’est le cas des User Generated Games conçus à partir des jeux de plateformes pour DS[7] mais aussi des films du genre Poop, consistant en un tronçonnage d’émissions de télévision, dessins animés ou de jeux vidéos (Super Mario, Zelda, Tintin) mixés en petites unités remontées. Sans compter désormais le genre MashUp film festival que le Forum des Images a initié.

Le MashUp Film Festival constitue un lieu de reconnaissance culturelle de cette « création transformative». Cette reconnaissance nouvelle également est notable dans un récent rapport ministériel mettant en avant la contribution des internautes à la création de valeur à travers les « oeuvres transformatives » (remix, détournement, parodie) et l’émergence d’une économie de la contribution grâce aux métadonnées ainsi produites.[8] Reste, entre autres, à consolider juridiquement cet usage loyal – Fair Use – concédé aux USA depuis juillet 2010 aux remixeurs et créateurs amateurs.

Aujourd’hui, le remix est devenu un format d’appropriabilité des contenus culturels et, pour cette raison, il se trouve réutilisé dans d’autres cadres institutionnels : les musées à travers les propositions pionnières de « Muséomix » visant à co-créer « de nouvelles façons d’approcher les expositions »[9] mais également les bibliothèques avec l’initiative « Biblio Remix », qui appelle à « repenser, remixer la bibliothèque avec les habitants, des bidouilleurs, des designers[10]». Le Public Domaine Remix [11], concours de remix d’œuvres dans le domaine public, encourage, quant à lui « la réutilisation et le remixage d’œuvres, musiques, matériel du domaine public pour en montrer la nécessité pour l’acte de création. »

publicdomainremix

Le remix s’adossant aux pratiques sociales digitales ordinaires représente une modalité inclusive du rapport aux oeuvres. Il constitue l’un des formats d’une participation culturelle, qui atteste de la réversibilité des rôles d’auteur, de diffuseur et de public impulsée par le tournant numérique de la culture. Une logique de participation culturelle qu’il faut prendre tout à la fois au sens de « prendre part à une activité » et «apporter une part en y  contribuant » mais également au sens de « recevoir une part », c’est-à-dire une gratification rendant possible « en retour le prendre part.» [12] Et parmi les formes de gratifications de cette culture gracieuse du remix, il nous faut citer et saluer le travail du MashUp Film Festival.

 


[1] Cf Laurence Allard, «Mashup, remix, détournement: nouveaux usages des images sur les réseaux sociaux» , http://fr.slideshare.net/laurenceallard/mashup-remix-dtournement-nouveaux-usages-des-images-sur-les-rseaux-sociaux, Conférence donnée au « Mashup Film Festival », Forum des Images, 25 juin 2011. Cf aussi ces premiers travaux sur le remix, Laurence Allard, «  Remix Culture : l’âge des cultures expressives et des publics remixeurs, actes du colloque Pratiques Numériques des Jeunes, juin 2009, CSI, Ministère de la Culture et de la Communication » :http://www.jeunes.gouv.fr/IMG/pdf/RemixCulture.pdf (dernière consultation le 06 juin 2013)

[2]Il existe plusieurs études qui tentent de quantifier ce principe conversationnel. Une étude du Pew  Internet et American Life de septembre 2012 fait observer ainsi que  46% des adultes sur Internet postent des photos  ou des vidéos originales et que 41% des adultes en ligne postent des photos qu’ils ont trouvées et les partagent sur les sites de réseaux sociaux (fb, pinterest, tumblr…) cf Photos and Videos as Social Currency Online”, september 2012 http://pewinternet.org/Reports/2012/Online-Pictures/Additional-Material-and-Demographics/Demo-Portrait.aspx (dernière consultation le 06 juin 2013) Une étude de la CNIL/TNS de décembre 2012 évalue que 86% chez les 18-24 ans partagent photos ou vidéos sur Internet pour 58% pour l’ensemble des français et que 54% indiquent prendre des photos « d’abord dans le but de les publier sur les réseaux sociaux.» cf http://www.cnil.fr/linstitution/actualite/article/article/publication-des-photos-sur-internet-comment-partager-sans-se-sur-exposer. A ces données, l’étude Nielsen/AOL  de mai 2011 qualifie la source et les destinataires de ces contenus : c’est entre amis ou avec la famille que sont échangés des liens vers des contenus autour d’informations touchant d’abord à la pop culture pour 35% d’entre eux. Aol & Nielsen content sharing study mai 2011 http://fr.slideshare.net/duckofdoom/aol-nielsen-content-sharing-study (dernière consultation le  06 juin 2013)

[3]Lev Manovich, Software takes commands, 2008 http://lab.softwarestudies.com/2008/11/softbook.html (dernière consultation le 06 juin 2013)

[4] Trebor Scholz ed., Digital Labor. The Internet as Playground and Factory, Routledge,  2012 : http://www.routledge.com/books/details/9780415896955/ (dernière consultation le 06 juin 2013). Le Digital Labor est évoqué comme tel par la mission d’expertise Collin et Colin dans sa proposition de taxe sur données personnelles « La collecte des données par les GAFA révèle le phénomène du « travail gratuit «  (Mission d’expertise Collin-Colin, Rapport sur la fiscalité numérique, 18 janvier 2013 : http://www.redressement-productif.gouv.fr/rapport-sur-fiscalite-secteur-numerique (dernière consultation le 06 juin 2013)

[7] cf Laurence Allard, « User Generated Games : le terrain des virtuoses de la remixabilité du code” http://culturesexpressives.fr/lib/exe/fetch.php?media=allard_usergeneratedgamesdef2.pdf(version de travail)  cf aussi Numérique et transesthétique, sous la direction de Sylvie Thouard et Gérard Leblanc, Presses Universitaires de Strasbourg, mars 2012

[8] Pierre Lescure, Culture Acte 2. Contribution aux politiques culturelles à l’ère numérique, mai 2013, Fiche C-9 « La création transformative à l’ère numérique », pp.433-440 :

http://www.culturecommunication.gouv.fr/var/culture/storage/culture_mag/rapport_lescure/index.htm#/

[10]  biblioremix.wordpress.com

[12] Cf Joëlle Zask, Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation. Le Bord de l’eau, collection « Les voies du politique », co-dirigée par Philippe Chanial, 2011.

Répondre